19 novembre 2020
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Photo Valérie Plagnol

 

Valérie Plagnol
Économiste, Membre du Haut Conseil des Finances Publiques

Économiste et consultante indépendante, Valérie Plagnol a été Directeur des Études Économiques pour d’importants établissements financiers en France et à l’étranger. Nommée par le Président du Sénat, elle a intégré en 2015 le Haut Conseil des Finances Publiques, présidé par le Premier Président de la Cour des Comptes. Elle est conseiller économique pour le Groupe Le Conservateur.

 

 

 

A l’approche de l’hiver, l’amplification de la vague pandémique a touché l’Europe et le continent nord et sud-américain avec brutalité.

L’Union Européenne est repassée en « zone rouge », suivant les critères communs adoptés et présentés par le Centre Européen pour le Contrôle des Maladies[1], à l’exception notable du grand nord (Norvège, Finlande, Islande) et de quelques régions du sud (Grèce). La plupart des pays ont ainsi réintroduit des mesures de restriction de circulation et d’activité, afin de limiter la propagation du virus. Depuis le printemps, une réponse collective, coordonnée et plus solidaire s’est organisée.

[1] La carte des contaminations et des restrictions de déplacement, disponible sur le site, est actualisé chaque semaine https://www.ecdc.europa.eu/en/covid-19/situation-updates/weekly-maps-coordinated-restriction-free-movement

Un virus inégalitaire…

Comme le montre le graphique ci-dessous, en date du 23 octobre, le Centre Européen de Contrôle des Maladies a placé la quasi-totalité de l’Union Européenne et le Royaume Uni en « zone rouge », c’est-à-dire qu’elle relève un niveau déjà élevé et croissant des tests positifs (≥ à 3 % des tests), ainsi qu’un niveau de contamination particulièrement fort parmi les populations les plus âgées.

L’Irlande et le Pays de Galles ont été les premiers à annoncer la reprise du confinement. La France, le Royaume-Uni et une partie du Portugal leur ont emboité le pas. L’Allemagne s’est elle-même résolue à prendre des mesures de restriction de contacts dans les lieux publics.

Une étude récente d’un groupe de chercheurs des universités de Standford et Northwestern[1] , fondée sur la mise en place d’un modèle mathématique de traçage et de prévision de la propagation de la pandémie, tire deux leçons des données recueillies aux Etats-Unis au printemps mais applicable pour tout pays selon leurs auteurs :

  • elle conclut que bars, restaurants et salles de sport seraient les lieux privilégiés de la contamination. En effet, ces lieux de plus grande proximité des personnes et le temps qu’elles y demeurent démasquées seraient particulièrement propices à la contamination ;
  • de même, elle confirme que les personnes les plus susceptibles de se déplacer pour leur travail et qui font leurs courses dans des magasins plus petits et plus encombrés sont plus susceptibles de contracter le virus.

 

Cependant mieux informés, équipés et préparés suite au premier confinement, les pays ont pu, dans l’ensemble, alléger les mesures de restriction. Ainsi, écoles, collèges et parfois lycées sont restés ouverts. Le bâtiment et les travaux publics restent également en activité.

Globalement, l’activité économique devrait donc être moins compromise, un souci qu’ont exprimé tous les chefs d’Etat et de gouvernement.

[1] » Stanford-led team creates a computer model that can predict how COVID-19 spreads in cities » https://news.stanford.edu/2020/11/10/computer-model-can-predict-covid-19s-spread/

L’Europe sous le choc mais solidaire…

Au niveau européen, la Commission organise et coordonne la mise en œuvre de normes, procédures et protocoles communs afin d’assurer la bonne circulation des voyageurs au sein de l’Union[1]. De même, et comme nous l’avions signalé dès le printemps, l’UE assure et signale le bon franchissement des frontières intérieures pour les camions de marchandises.

Mais ces mesures d’accompagnement ne suffisent pas à dissiper le malaise croissant au regard de la détérioration de la conjoncture à court et même à moyen terme. Face à la recrudescence de la pandémie et aux mesures prises pour la contenir, l’activité économique pourrait donc malgré tout se contracter à nouveau en fin d’année.

Les secteurs subissent la situation à des degrés différents.

Même si plusieurs secteurs d’activité sont littéralement à l’arrêt, avec pour conséquences des faillites, des restructurations et du chômage, plusieurs secteurs résistent.

  • L’industrie maintient des niveaux de stocks très bas et profite des mesures de soutien à la demande – primes auto, voire des perspectives de relocalisation de certaines productions.
  • L’agriculture semble avoir relativement bien résisté grâce au maintien de circuits de distribution ouverts et le recours aux productions de proximité.
  • La restauration survit, mais lutte – le transfert de la consommation des restaurants vers la maison a tout de même créé un vide.
  • Les secteurs qui permettent l’organisation du télétravail, la tech en général, la biotech bien entendu, sont en très forte progression. Il en va de même pour ceux capables de tirer parti de la reprise de la demande en Asie, notamment en Chine

 

14 day notification rate and test positivity for EU, EEA and UK

 

[1]https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/fr_-_fiche_dinformation_-_pandemie_de_coronavirus_-_approche_coordonnee_des_mesures_restreignant_la_libre_circulation_dans_lue.pdf

La Banque Centrale toujours à la manœuvre, face à des dettes croissantes

Face à cette résurgence de la pandémie, les espoirs de reprise et de rebond économique au sein de l’Union Européenne s’assombrissent. Lors de la conférence de presse du 29 octobre, Christine Lagarde a souligné l’inquiétude persistante de l’Institution et sa détermination à continuer de soutenir les dépenses publiques. Aussi s’attend-on à ce que dès la réunion de décembre, la BCE étende son programme d’achats d’actifs libre (c’est-à-dire sans contrainte de répartition entre les pays membres mais au gré des nécessités), et de soutien au secteur bancaire par la distribution de prêts à long terme à taux négatifs (TLTRO, inférieurs désormais au taux de dépôt).

Le renforcement de ces actions a pour but d’assurer à tous les Etats et aux institutions financières de la zone euro un accès fluide, égal et peu cher à la liquidité à court terme d’une part, et d’autre part un coût de financement réduit à plus long terme.

Ainsi, nous devons nous attendre au maintien des taux d’intérêt de la dette française au-dessous de 0 %, tandis que les écarts de rendement entre la dette de référence allemande et les dettes des pays les plus fragiles devraient rester contenus sous les 1,5 %.

 

Dette publique en Europe (% du PIB)

 

Comme on le constate sur le graphique ci-dessus, la dette publique de certains pays européens est si importante que certains gouvernements nationaux pourraient se montrer réticents à employer des mesures de relance supplémentaires. Alors que la France ajoute 20 milliards d’euros à son plan de relance et l’Allemagne 10 milliards d’euros, l’Italie, qui bénéficie pourtant du programme SURE mais dont la dette publique s’approche des 160 % du PIB, débloque seulement 5 milliards d’euros pour soutenir son économie.

Le plan « Next Generation EU » - une construction originale, un attrait certain pour les investisseurs, mais une mise en œuvre encore conditionnelle

Ces différences nationales dans les mesures de soutien adoptées, illustrent bien le challenge européen :

 

La crise de la Covid-19 a renforcé la dynamique de solidarité européenne. Elle pourrait permettre d’accroître les moyens des institutions communes comme l’étendue de leurs interventions. On se heurte néanmoins aux intérêts nationaux.

 

Union d’Etats souverains, la plupart des décisions de cet ordre doivent être prises à l’unanimité. Les enjeux et les conditions du plan d’aide provoquent le rejet des gouvernements pointés du doigt par le Parlement Européen.

Le plan d’investissement « Next Generation EU » est une première pour l’Europe à plus d’un titre :

  • Par son ampleur tout d’abord, puisqu’il prévoit la distribution totale de 750 milliards d’euros entre les Etats-membres de l’Union, pour moitié sous formes de financements directs, et pour l’autre sous forme de prêts.

 

  • Par son mode de financement C’est la Commission Européenne qui empruntera directement sur les marchés les montants nécessaires. Une première émission de 100 milliards d’euros lancée en octobre dernier au titre du financement d’urgence d’aide à l’emploi « SURE » a été particulièrement bien reçue par les marchés, puisqu’elle a recueilli plus de 42 fois son montant. La dette européenne est d’autant plus recherchée qu’elle dispose du meilleur rating de crédit (AAA), mais aussi de sa qualification ISR/ESG. Le financement de l’emprunt reposerait sur une taxation spécifique, levée au niveau européen également.

 

  • Par les conditions de distribution des fonds récoltés La clé de répartition entre pays ayant été calculée sur la base de plusieurs critères combinés, démographiques, économiques et sociaux, il ressort que les grands pays de la zone – à commencer par l’Italie – se verront fortement soutenus. Par ailleurs, la distribution des fonds est soumise à deux conditions assez originales
    • reposant d’une part sur l’envoi par les pays concernés d’un plan d’investissement répondant aux critères énoncés par l’Union en matière technologique, environnementale et sociale ;
    • d’autre part, le Parlement Européen a entendu conditionner la distribution des fonds au respect de l’Etat de droit, tel que compris par les chartes européennes.

 

C’est sur ce dernier point qu’achoppe pour le moment le projet. La Hongrie et la Pologne, directement visées par cette exigence, ont sans surprise apposé leur veto à la mise en œuvre du plan de soutien – au risque d’ailleurs de se priver des sommes qu’elles pourraient toucher. Ce rejet, au demeurant attendu – pour une décision qui requiert l’unanimité – n’est pas forcément définitif ; il reporte néanmoins la matérialisation des fonds à l’année prochaine au moins, ce qui accroît d’autant les risques de faillites et de récession.

 

Budget 2021 – 2027 et plan de relance de l’UE

Budget 2021 - 2027 et plan de relance de l'UE

 

Article rédigé le 16 novembre 2020 par Valérie Plagnol, Économiste et Membre du Haut Conseil des Finances Publiques