23 décembre 2020
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Photo Valérie Plagnol

 

Valérie Plagnol
Économiste, Membre du Haut Conseil des Finances Publiques

Économiste et consultante indépendante, Valérie Plagnol a été Directeur des Études Économiques pour d’importants établissements financiers en France et à l’étranger. Nommée par le Président du Sénat, elle a intégré en 2015 le Haut Conseil des Finances Publiques, présidé par le Premier Président de la Cour des Comptes. Elle est conseiller économique pour le Groupe Le Conservateur.

Au début de l’automne, de nombreux pays et compagnies se sont inquiétés de la pénurie de containers qui réduisaient leurs capacités de fret et affectaient principalement le trafic maritime européen, réduisant notamment les escales portuaires. La reprise économique dans la zone Asie-Pacifique a alimenté le commerce intra-zone au détriment d’autres routes. Le ralentissement de la demande dans les autres régions du monde, la baisse consécutive de l’activité portuaire et du transport terrestre ont allongé les délais de retour des containers vides par les importateurs. Alors que la production de containers avait diminué drastiquement au printemps, la demande a soudain débordé, et dérouté ceux disponibles sur les routes régionales et transpacifiques, tandis que les ports européens devaient faire face à la pénurie. Incident de parcours ? Probablement. Effet inattendu de la pandémie ? Certainement.

 

Ce phénomène n’en est pas moins révélateur de l’importance acquise par la zone Asie-Pacifique dans le commerce international et, durant cette crise, de sa résilience à la crise et de la vigueur de sa reprise.

 

C’est dans ce contexte qu’a été signé le RCEP (« Partenariat Economique et Régional Global »), entre les 10 pays membres de l’ASEAN, la Chine, la Corée du Sud, le Japon, la Nouvelle Zélande et l’Australie. Cet accord général de libre-échange – dont les négociations ont débuté en 2012 – est celui de bien des records, à commencer par sa dimension : les pays concernés concentrent 30 % de la population et du commerce mondial, plus de 25 % du PIB mondial (autant que les Etats-Unis). Il constitue le premier arrangement commercial formel entre le Japon et la Chine et le Japon et la Corée du Sud. D’autres caractéristiques le distinguent. Il présente une géométrie variable, en rassemblant des pays qui appartiennent par ailleurs à des alliances économiques et militaires pré-existantes, et qui pourraient s’avérer antagonistes. Ainsi, peut-on s’étonner de voir l’Australie et la Nouvelle-Zélande, membres de l’alliance militaire américaine (ANZUS) participer à une telle organisation. D’ailleurs, c’est en pleine querelle politico-commerciale avec la Chine que l’Australie vient de signer cette Convention.

La présence de la Chine à cet accord confère bien entendu une dimension géostratégique particulière à l’ensemble, éclipsant même les avancées commerciales de l’accord. Le retrait de dernière minute de l’Inde – partie prenante aux négociations dès le départ – ajoute un argument de plus aux soupçons d’hégémonisme chinois qui plane sur cet accord. Sa conclusion au lendemain de l’élection présidentielle américaine ne semble pas vraiment le fait du hasard. Le retrait de l’Amérique de l’Accord de Partenariat Trans Pacifique en 2018 a laissé ses autres signataires[1] en relation directe avec la Chine.

Sur le plan strictement commercial, le RCEP – qui doit encore être ratifié par ses signataires – a pour objectif de renforcer le commerce intra zone en facilitant les échanges au travers de l’établissement de règles communes d’origine et la réduction importante de tarifs douaniers, principalement dans le secteur manufacturier. Le déploiement des infrastructures, le respect de la propriété intellectuelle sont également portés aux actes du traité. Le développement du e-commerce devrait fortement bénéficier de ces avancées. La mise en œuvre de l’accord et l’abaissement formel des droits de douane se fera sur plusieurs années. Laissant largement de côté les questions de concurrence dans les services, les écarts des coûts du travail et les subventions aux entreprises publiques, l’accord pourrait avoir pour conséquence d’accentuer la division régionale du travail, l’intégration et la recomposition des chaînes de valeur locales.

Sortie victorieuse de la pandémie, en passe d’échapper à la récession, la Chine semble bien être le principal bénéficiaire de cet accord. Le Pivot Asiatique voulu par le Président Obama en 2016 serait ainsi devenu l’atout-maître du Président Xi en 2020. A court terme, il va sans dire que la dynamique régionale sort renforcée par cet accord et permettra de soutenir les pays les plus touchés par la pandémie.

Serait-ce au point de transformer la zone Asie-Pacifique en nouveau glacis politico/militaro/stratégique au seul profit de la puissante Chine ?

La fluctuation des alliances, au gré des questions à l’ordre du jour, peut aussi tourner cet ensemble en une vaste chambre de contestations et de marchandages incessants sur toutes sortes de sujets.

Il n’est pas certain que l’Europe – qui a, elle aussi, paraphé de nombreux accords d’échanges avec les pays signataires –trouve dans le RCEP d’importants changements. Celui-ci serait même plutôt bienvenu s’il devait mettre un terme à une séquence de plusieurs années de tensions commerciales grandissantes faites de replis protectionnistes de plus en plus nombreux. L’UE pourrait bénéficier d’un interlocuteur commercial « unique » avec qui négocier.

En résumé, il ne fait aucun doute qu’en cette période de transition américaine, la Chine est en train d’avancer ses pions et de prendre de nombreux gages pour elle-même. Sera-t-elle à même de transformer la région en une sorte de « glacis » économico-stratégique, organisant la division du travail entre « pays frères » ? L’Empire du Milieu devra-t-il au contraire composer avec des alliés fébriles et indociles, soucieux de leur indépendance et pas toujours conciliables entre eux ? Le choix de l’Inde de garder ses distances n’est-t-il pas le signe d’un affrontement grandissant à venir entre les deux puissances ?

 

Dans tous les cas, les avancées récentes de la Chine et ses succès tant sur le plan intérieur qu’extérieur confortent son Président dans la stratégie qu’il nomme de « développement dual », fondée à part égale sur le déploiement de l’économie et de la consommation domestique, et sur l’expansion extérieure.

 

L’Administration Biden – appuyée en cela par un Congrès quasi unanime – devrait maintenir la pression commerciale sur la Chine. Elle pourrait même durcir le ton au nom d’une politique fondée sur la prise en compte plus explicite de la protection des libertés individuelles et des droits humains. Le fera-t-elle en bonne intelligence avec ses alliés européens ? C’est ce que beaucoup espèrent.

[1] L’Accord de Partenariat Trans Pacifique regroupe l’Australie, Brunei, le Canada, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle Zélande, le Pérou et le Vietnam.

 

L'opinion

L’année qui s’ouvre reste marquée du sceau de lourdes incertitudes, qui sont comme autant de menaces. La pandémie n’a pas dit son dernier mot, les enjeux de la reprise et l’ampleur des dégâts laissés par la crise sont encore à évaluer. Les tensions commerciales et stratégiques demeurent.

En servant de révélateur à certaines de nos forces comme de nos faiblesses, la crise pandémique s’analyse autant dans ses ruptures que les continuités qu’elle a contribué à mettre en évidence.

Même si nous devions en venir à bout d’ici quelques mois, la reprise qui s’annonce ne sera pas tout à fait un « retour à la normale », si celui-ci signifie le retour à « l’état d’avant ».

 

Bonnes fêtes de fin d’année.

Article rédigé le 19 décembre 2020 par Valérie Plagnol, Économiste et Membre du Haut Conseil des Finances Publiques