Rambarde en fer forgé noir au motif ondulé, vue en plongée depuis une cage d'escalier circulaire en pierre sculptée.

Dettes souveraines : la fin d’un régime

Publié le 09 octobre 2026

Auteur

Véronique Riches-Florès

Économiste

Du pétrole, à la Fed, en passant par le Japon, l’IA, la productivité, les guerres… les responsables présumés de l’envolée des taux d’intérêt font successivement la Une de l’actualité financière, avec pour résultat d’entretenir la désagréable impression d’être dépassé par ce qui se déroule au fil des mois. Phénomène passager nous disent certains, lubie des marchés ou manipulation des Hedge Funds nous disent d’autres… Depuis le début de l’année, les taux d’intérêt se sont envolés dans la plupart des pays développés. Initié au Japon l’an dernier, le mouvement s’est propagé aux pays occidentaux après l’éclatement de la guerre en Iran et l’envolée des prix du pétrole qui s’en est suivie. Après une accalmie passagère en début d’été, quand existait un maigre espoir de possible résolution du conflit iranien, les tensions ont repris de plus belle une fois écoulés les 60 jours du mémorandum de paix conclu entre Téhéran et Washington le 17 juin, provoquant une nouvelle embardée généralisée des taux d’intérêt que personne ne semble, aujourd’hui à même de contrôler.

évolution des taux à 10 ans des emprunts d'Etat depuis le 1er Janvier 2026 et niveau
Sources : RichesFlores Research, Macrobond

La crainte que les cours du pétrole conservent des niveaux durablement plus élevés qu’avant le début du conflit joue un rôle incontestable dans ces tendances, ainsi qu’en témoigne la corrélation sans précédent depuis le début des années quatre-vingt-dix entre les évolutions de ces derniers et celles des taux d’intérêt. La perspective d’un enlisement de la situation dans le Golfe n’est guère favorable, en effet, à l’anticipation d’une retombée de l’inflation susceptible de calmer l’inquiétude des investisseurs. Elle ne dit rien, non plus, de très encourageant sur l’évolution des dépenses militaires qui participe de l’inquiétude sur celle des finances publiques américaines et, partant, à la formation de primes de risques sur son financement. Il fait peu de doute que des prix du pétrole beaucoup plus bas participeraient à faire retomber les tensions en présence.

Corrélation entre les évolutions quotidiennes des cours du pétrole des taux à 10 ans américaines
Sources : RichesFlores Research, Macrobond

Il est néanmoins probable qu’une telle correction n’éradiquerait que temporairement le renchérissement des conditions de financement, qui n’a d’ailleurs pas attendu la guerre en Iran pour se manifester.

Le vieillissement démographique, un facteur structurel de hausse des taux

La hausse des taux a, vraisemblablement, en effet, des racines beaucoup plus profondes, dont nombreuses pourraient trouver leur origine dans les effets cumulatifs du vieillissement démographique des pays développés, susceptible de provoquer, tout à la fois, à terme :

Une succession capable de faire passer une économie vieillissante d’un excès d’épargne à une pénurie relative de capitaux, malgré une croissance plus faible.
A ces fondations structurelles se sont ajoutés ces dernières années des facteurs spécifiques de tension sur le coût du capital : envolée des dépenses militaires, guerre commerciale et, plus récemment, l’essor de l’IA et les besoins de financement considérables qui l’accompagnent et viennent grever un peu plus les capacités de financement d’États de moins en moins captifs.

Les facteurs à l’origine de la hausse des taux de ces derniers mois se sont amoncelés sur des fondations profondes

Image générée avec l’aide de ChatGPT

L’argument selon lequel le vieillissement démographique pourrait entrainer une hausse du coût du capital a longtemps été jugé irrecevable par la communauté des économistes, trop convaincue, au contraire, qu’en accroissant le rapport du capital à la main d’œuvre, le vieillissement constituait un des ferments les plus puissants à la déflation et à la baisse structurelle du niveau des taux d’intérêt. C’était faire peu de cas de la recherche effrénée de productivité destinée à compenser les effets du vieillissement sur la croissance et l’accroissement des besoins de financement qui en découlerait. L’engouement pour l’IA illustre on ne peut mieux ce phénomène et, avec lui, la perspective d’un grand remplacement des emplois, incompatible avec la préservation de l’État providence dont les fondements reposent principalement sur les revenus du travail.

Les États les plus endettés sont les premières victimes de ces bouleversements et subissent d’autant plus facilement les foudres des marchés que la croissance économique des économies qu’ils dirigent est trop faible pour absorber une hausse structurelle des coûts de financement.

Des taux d’intérêt durablement deux fois supérieurs à la croissance nominale rendent la stabilisation de la dette particulièrement difficile, surtout en présence de déficits primaires persistants. C’est la situation de l’économie française, avec une croissance de moins de 0,5 % l’an au deuxième trimestre de cette année, la plus faible des principaux pays industrialisés, doublée d’une inflation également beaucoup plus basse des prix du PIB, de 1,4 % l’an, soit une croissance nominale de moins de 2 % avec des taux d’intérêt de quasiment 5 %.

Sources : RichesFlores Research, Macrobond

Relancer la croissance pour stabiliser la dette

Rétablir une situation viable ne pourra, dans de telles conditions, passer uniquement par des coupes budgétaires sans s’accompagner de perspectives de croissance plus solide. C’est tout l’enjeu des politiques structurelles en faveur de la productivité, notamment préconisées par le rapport Draghi, restées lettre morte depuis deux ans. Aujourd’hui artificiellement protégés par une inflation que la BCE cherche à combattre, les autres pays de la zone euro ne sont pas à l’abri d’une montée comparable de la défiance si, comme l’institution le prévoit, l’inflation revient dans la région de 2 %, sans pour autant s’accompagner d’une croissance beaucoup plus solide et d’une chute des taux d’intérêt, dont les évolutions sont conditionnées par des facteurs exogènes.

Si la crise qui menace la France est l’expression d’une dérive insoutenable de ses comptes publics, elle est aussi la conséquence de la négligence française et européenne à l’égard des impératifs de croissance et de productivité sans lesquels nos modèles sociaux ne pourront être durablement préservés.

Date de rédaction : 09 Octobre 2026

Véronique Riches-Flores - économiste

À propos de Véronique Riches-Florès, auteur de cet article

Économiste, diplômée de l’Université de Paris I, V. Riches-Florès dirige la société de recherche indépendante RICHESFLORES RESEARCH depuis 2012, après une expérience professionnelle dans le milieu académique – Observatoire français des conjonctures économiques –, et dans la banque d’Investissement, (Société Générale Corporate & Investment Banking). Spécialiste de l’économie mondiale et des marchés de capitaux, elle réalise des diagnostics et prévisions s’appuyant sur une double approche à la fois conjoncturelle et structurelle.