Un régime de croissance économique sans emploi est-il soutenable ?
Publié le 06 novembre 2026
Auteur
Véronique Riches-Florès
Économiste
Partager
Au cours des presque six années qui se sont écoulées depuis la crise sanitaire de 2020, l’économie américaine n’a pas créé plus de 7 millions d’emplois salariés, qui correspondent à une hausse de 4,6 %. Malgré une croissance économique revigorée, les créations d’emplois sont quasiment à l’arrêt depuis deux ans et accusent aujourd’hui un déficit de 10 millions par rapport à la tendance qui prévalait entre 2010 et 2019. Au total, le marché du travail américain a fait moins bien que celui de la zone euro où 9 millions de nouveaux emplois salariés ont vu le jour depuis 2019, soit une hausse de 6,3 %.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
Suffisamment rare pour être soulignée, cette sous-performance américaine est, pourtant, largement passée sous silence, au profit de l’éblouissement produit par l’envolée des gains de productivité, à raison de 16 % depuis 2019, contre 2 % seulement dans l’union monétaire.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
De fait, à lui seul, l’écart de productivité a procuré un avantage exceptionnel à l’économie américaine dont la croissance a excédé de plus de 7 % celle de la zone euro depuis 2020, une avance considérable, prometteuse pour de nombreux observateurs d’une tendance qui n’en serait qu’à ses prémices tant sont importants les bénéfices escomptés de l’essor de l’IA, que détiennent les géants américains.
Dans quelle mesure la poursuite de ces tendances est-elle, néanmoins, tenable ?
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
E. Musk le promet, l’IA a la capacité de générer de la valeur presque sans limite, notamment parce qu’elle peut se passer d’emplois et, au-delà, potentiellement, de la connaissance humaine. Quel serait au juste le modèle de croissance compatible avec cette vision ?
La réponse a été formulée par le patron de Tesla et de SpaceX : les revenus promis par l’IA sont tellement importants qu’ils pourraient financer un revenu universel suffisamment élevé à l’ensemble de la population privée du travail que l’IA finira par remplacer. Autant dire qu’à ce stade, néanmoins, les développements de l’économie américaine sont très éloignés de cette prophétie.
De revenu universel créé par l’IA il n’y a guère
Depuis la crise sanitaire, la masse salariale s’est contractée de presque 5 points de produit intérieur brut, autrement dit de la richesse créée, pour n’en représenter à peine plus que 50 % aujourd’hui, un niveau sans équivalent depuis, au moins, les débuts de l’ère post-industrielle.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
Or, si la croissance de la productivité a permis d’entretenir un système peu ou prou équilibré jusqu’alors, c’est que les gains générés ont été distribués, permettant à long terme d’assurer une croissance comparable de la masse salariale (emploi et/ou salaires), des profits et d’alimenter, ainsi, les rouages économiques de la consommation, de l’investissement et des finances publiques. Cette transmission, graduellement érodée depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, a fini par quasiment disparaître avec l’avènement de l’IA. En moyenne depuis 2019, les gains de productivité de 2,3 % l’an, très proches de ceux des sept décennies précédentes, se sont transformés en un boom de 8,3 % des profits réels, au détriment d’une croissance de la masse salariale de moins de 1,4 % après correction de l’inflation.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond *Déflatés par l’indice des prix à la consommation (IPC)
La résultante en est un creusement des inégalités sans précédent, d’autant plus brutal que les promesses désinflationnistes de l’IA ont jusqu’à présent été supplantées par l’envolée des coûts de l’énergie et des matières premières, en partie induite par son développement à trop grande vitesse. Les ménages dont les ressources sont avant tout issues de leur travail, les plus jeunes et les moins aisés, sont, de fait, confrontés à une précarité grandissante que renseignent de plus en plus d’indicateurs, en même temps que les résultats électoraux de ces dernières années au fur et à mesure que le rêve américain s’évapore.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
L’effondrement de la corrélation historique entre l’évolution des profits des sociétés américaines et celle de la confiance des consommateurs est, à ce titre, particulièrement parlante.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
Vu sous cet angle, le miracle américain que trop d’observateurs semblent prendre pour argent comptant, paraît beaucoup plus précaire que généralement admis. Comme sur le marché boursier, il repose sur une concentration exceptionnelle de la création de richesse et des profits, dont les effets redistributifs sont d’autant plus limités que la propriété du capital est elle-même particulièrement inégalitaire : la médiane de la richesse financière des Américains n’est guère plus élevée aujourd’hui, en effet, qu’avant la crise de 2008, au contraire de ce qu’incite à penser l’envolée de la richesse moyenne.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
Les 10 % des ménages les plus fortunés détiennent les deux tiers des actifs financiers dont les bénéfices ne reviennent que pour une très faible part dans les circuits économiques. Selon les estimations de la Fed, la consommation supplémentaire par dollar de richesse gagné ne dépasserait pas 0,8 cts pour les 20 % des ménages aux revenus les plus élevés, contre 7,5 cts pour les autres 80 %). Autrement dit, plus les revenus de la croissance se concentrent sur le capital, moins ils sont susceptibles d’alimenter la demande, indispensable pour que cette même croissance se perpétue.
Sources : RichesFlores Research, Macrobond
Le véritable défi de l’IA : la redistribution des revenus
La question n’est donc pas tant de savoir si l’IA permettra de produire toujours davantage avec toujours moins de travail, mais comment les bénéfices issus de cette production pourront se diffuser à l’ensemble de l’économie. À défaut d’une progression suffisante des revenus salariaux, d’un élargissement de la propriété du capital ou de mécanismes redistributifs à la hauteur des transformations engagées, le modèle buttera probablement sans tarder sur une contradiction fondamentale : une capacité de production toujours plus importante face à une demande solvable de moins en moins suffisante.
Le véritable défi de l’IA n’est pas celui de la productivité mais celui de la distribution des revenus qu’elle génère, sans laquelle ses promesses de prospérité resteront lettre morte. Paradoxalement, comme dans le lièvre et la tortue de La Fontaine, c’est peut-être là que le retard du Vieux continent en matière technologique pourrait offrir le meilleur aux Européens, à savoir, le temps de mieux se préparer aux ruptures sociales et économiques imposées par l’IA, que l’Amérique, emportée par sa course effrénée risque de subir plutôt que de maîtriser.
Date de rédaction : 06 Novembre 2026
À propos de Véronique Riches-Florès, auteur de cet article
Économiste, diplômée de l’Université de Paris I, V. Riches-Florès dirige la société de recherche indépendante RICHESFLORES RESEARCH depuis 2012, après une expérience professionnelle dans le milieu académique –Observatoire français des conjonctures économiques –, et dans la banque d’Investissement, (Société Générale Corporate & Investment Banking). Spécialiste de l’économie mondiale et des marchés de capitaux, elle réalise des diagnostics et prévisions s’appuyant sur une double approche à la fois conjoncturelle et structurelle.
Du pétrole, à la Fed, en passant par le Japon, l’IA, la productivité, les guerres… les responsables présumés de l’envolée des taux d’intérêt font successivement la Une de l’actualité financière, avec pour résultat d’entretenir la désagréable impression d’être dépassé par ce qui se déroule au fil des mois. Phénomène passager nous disent certains, lubie des […]
La croissance a repris des couleurs dans la plupart des pays de l’union monétaire depuis le début de l’année. Plus résiliente que généralement prévu aux chocs successifs de ces deux dernières années, la conjoncture semble également avoir bien résisté aux menaces renouvelées de la période estivale. INSEE en France, IFO en Allemagne ou ISTAT en […]
La réélection de D. Trump à la tête des Etats-Unis en novembre 2024 a alimenté une idée forte : le président américain mettrait, cette fois-ci, fin à l’indépendance de la première institution monétaire au monde. Ses critiques virulentes contre la politique de la Fed et ses attaques répétées contre plusieurs de ses membres ne laissaient guère […]
Le Conservateur et ses partenaires utilisent des cookies exemptés de consentement pour assurer la stabilité et la sécurité du site ainsi que pour mesurer l’audience de celui-ci en collectant des données anonymes. Si vous choisissez d’accéder aux réseaux sociaux du Conservateur depuis les plug-ins sociaux présents sur le site ou si vous consentez afficher des cartes interactives (Google Maps) ou des vidéos (YouTube), des cookies supplémentaires liés à ces services peuvent être déposés sur votre terminal. Pour en savoir plus sur les cookies utilisés ou sur la manière de vous opposer au dépôt des cookies de mesure d’audience et de services tiers, vous pouvez consulter notre Politique sur les cookies.
Cookies techniques et de sécurité
Toujours activé
Ces cookies sont nécessaires au fonctionnement du site. Sans ces cookies, nous sommes dans l’incapacité de faire fonctionner le site ou certains services ou fonctionnalités associées.
Préférences
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’utilisateur.
Cookies de mesures d’audience
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Cookies de fonctionnalité
Nous utilisons des cookies de fonctionnalité qui nous permettent de personnaliser les fonctionnalités du site.