12 avril 2021
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Photo Valérie Plagnol

 

Valérie Plagnol
Économiste, ancienne membre du Haut Conseil des Finances Publiques

Économiste et consultante indépendante, Valérie Plagnol a été Directeur des Études Économiques pour d’importants établissements financiers en France et à l’étranger. Nommée par le Président du Sénat, de 2015 à 2020 elle a intégré le Haut Conseil des Finances Publiques, présidé par le Premier Président de la Cour des Comptes. Elle est conseiller économique pour le Groupe Le Conservateur.

De l’angoisse de la déflation à la crainte de l’ogre inflationniste

La remontée récente des taux d’intérêt à long terme aux Etats-Unis reflète l’inquiétude des investisseurs. Une hausse marquée des prix pousserait la Banque Centrale à modifier sa politique monétaire en annonçant une possible remontée de ses taux directeurs, aujourd’hui toujours bloqués à zéro.

Ainsi est-on passé d’une angoisse de la déflation à la crainte du retour de l’ogre inflationniste. Cette crainte est probablement exagérée, alors que les facteurs propres à modifier les anticipations des agents économiques semblent encore absents. Cependant, des signes de tensions sont apparus, qui pourraient trouver leur chemin jusqu’au « panier de la ménagère » : la remontée des prix des matières premières et de l’énergie d’une part, la flambée des masses monétaires d’autre part, pourraient être à l’origine de ces pressions.

Rappelons que l’inflation se définit comme une hausse généralisée, durable et auto-entretenue des prix. Par ailleurs, pour l’économiste Milton Friedman, « l’inflation est partout et toujours un phénomène monétaire ». Depuis la stagflation des années 70/80, la baisse tendancielle des taux d’intérêt a accompagné un repli quasi généralisé de l’inflation. Si certains pays – en pleine déroute politico-économique – ont bien connu des poussées inflationnistes incontrôlables, cette tendance a plutôt dominé le monde ces 30 dernières années (graphique ci-dessous).

 

Etats-Unis et Monde, Indice des prix à la consommation

France taux de croissance et inflation depuis 1959

Les périodes de hausse des prix, notamment des matières premières et de l’énergie – comme ce fut le cas à l’aube de la crise de 2008 – n’ont pas induit de hausses sensibles et durables des prix finaux. Ces derniers mois, la hausse des prix du pétrole et des matières premières, l’apparition de goulots d’étranglement sur les chaînes logistiques et de production (comme nous l’avions évoqué dans notre précédente lettre), ont provoqué des hausses des prix à la production.

 

Par ailleurs, la forte dégradation des déficits publics et l’augmentation massive des dettes des Etats ont ravivé les craintes d’une détérioration des monnaies et d’une résurgence de pressions inflationnistes.

 

Indices des prix mondiaux à la production et prix du pétrole

 

Tension inflationniste ou pression inflationniste ?

Il ne fait aucun doute que la période qui s’ouvre, marquée par la perspective d’un rebond puissant de l’activité économique, pourrait engendrer une poursuite des pressions haussières sur les prix, d’autant plus que les bases de comparaison du printemps et de l’été 2020 ont été marquées par une forte désinflation. Une hausse plus durable de la croissance au-delà de son potentiel pourrait enclencher des tensions également plus fortes sur les prix. Comme le montre le schéma simplifié ci-dessous, une hausse des prix, entraînant une baisse sensible du pouvoir d’achat, serait alors compensée par des hausses de salaires, et finirait par être répercutée par les entreprises dans leurs prix finaux, si la demande reste suffisamment forte et la concurrence plus ténue, pour le leur permettre. Les années 1990 – 2020, marquées du sceau de la croissance forte, de la flexibilité du marché du travail, de l’émergence de zones de productions à plus bas coût (Chine, Europe de l’Est), et de la vigilance accrue des banques centrales face à l’inflation, ont cassé cette chaîne de transmission, en maintenant les hausses de salaires sous le seuil de la croissance de la productivité.

 

Au lendemain de la « Grande Récession », le ralentissement de la demande mondiale, la baisse tendancielle de la productivité et la faiblesse de l’investissement, ont provoqué une baisse généralisée des prix, que même l’activisme des banques centrales n’a pas inversée. En tout cas, pas du côté des prix finaux. En revanche, de nombreux analystes se sont alors inquiétés des risques d’excès de valorisation des actifs, considérant que c’est de ce côté (immobilier, actions etc.) qu’il faut en réalité rechercher les pressions inflationnistes.

Comme nous l’avons déjà évoqué, la pandémie de la Covid-19 a dans bien des domaines économiques servi d’accélérateur aux tendances passées.

Des tensions de courte durée ?

La récession aigüe que nous avons connue n’a été que de courte durée. Elle a conduit les Etats et la Banques Centrales à prendre des mesures exceptionnelles de soutien à l’activité. La perspective de nouveaux plans de relance par la dépense publique – tel que le propose le Président américain – le repli des échanges mondiaux et la montée des protectionnismes, alimentant une demande finale durablement supérieure à l’offre, serait-elle de nature enclencher un tel mécanisme de hausse des prix ? Ce serait rejouer en quelque sorte le scénario économique des années 60-70, ce que certains investisseurs commencent déjà à anticiper.

D’un côté, on peut s’attendre à une remontée des prix en début d’année liée aux tensions récentes sur les chaînes de production et de logistique (le prix du fret maritime a quasiment doublé) ; de l’autre, les principales banques centrales du monde, convaincues du caractère temporaire de ces pressions, devraient – comme elles le répètent – maintenir leurs taux directeurs au plus bas. Ceci peut présager d’un effritement supplémentaire des rendements réels des emprunts d’Etat. Le retour progressif à la normale de l’activité devra s’accompagner d’un retour non moins certain et durable du plein emploi, pour susciter optimisme et envie de consommer.

 

Article rédigé le 31 mars 2021 par Valérie Plagnol, Économiste