12 avril 2021
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Photo Valérie Plagnol

 

Valérie Plagnol
Économiste, ancienne membre du Haut Conseil des Finances Publiques

Économiste et consultante indépendante, Valérie Plagnol a été Directeur des Études Économiques pour d’importants établissements financiers en France et à l’étranger. Nommée par le Président du Sénat, de 2015 à 2020 elle a intégré le Haut Conseil des Finances Publiques, présidé par le Premier Président de la Cour des Comptes. Elle est conseiller économique pour le Groupe Le Conservateur.

La course poursuite contre la pandémie continue

La persistance de la circulation de la pandémie et l’état d’avancement des plans de vaccination restent les facteurs déterminants du redémarrage de l’activité économique, puisqu’ils conditionnent le retour à la normale de l’activité économique et commerciale.

Ainsi, comme le montre le graphique ci-dessous, une troisième vague de contaminations se profile en Europe et au Canada. Le variant dit anglais a durement touché le Royaume-Uni dès la fin de l’année dernière. Sa diffusion semble désormais contenue Outre-Manche, alors qu’il continue de se propager sur le Continent et contraint les pays comme la France, l’Allemagne, l’Italie et le Pays-Bas à reprendre des mesures de restriction d’activité et de circulation.

 

Nombre de nouveaux cas confirmés

 

L’accélération des campagnes de vaccination dans certains pays détermine leur degré de réouverture. C’est le cas d’Israël comme du Royaume-Uni ou encore du Chili et des Emirats Arabes Unis.

 

Covid-19, doses de vaccin administrées pour 100 personnes

Source : Université d’Oxford (« our world in data »)

 

Cependant, les restrictions de déplacements internationaux perdurent un peu partout. Ainsi, comme le montre le graphique ci-dessous, si le trafic aérien domestique est quasiment revenu au niveau d’avant-crise en Chine, le trafic international est toujours aussi limité.

Chine trafic aérien

A l’approche des beaux jours, beaucoup s’interrogent et hésitent encore sur la possibilité de se déplacer hors frontières. L’Union Européenne prévoit le lancement avant l’été d’un « certificat vert » digital, (déjà surnommé passeport sanitaire), permettant aux citoyens de l’UE de voyager plus aisément. A la demande pressante des pays-membres fortement dépendants du tourisme, s’opposent les réticences de ceux qui voient dans ce document une source de discrimination contre les personnes non vaccinées et un obstacle au principe de libre-circulation des personnes au sein de l’Union. Cette tension risque de renforcer la division entre le Nord « frugal » et moins touché par la pandémie, et le « Sud » plus endetté et dépendant du tourisme.

On peut craindre que la crise de la Covid-19 ne renforce encore les forces centrifuges au sein de l’Union.

Une vague peut en cacher une autre

La 3e vague de la Covid-19 en a entraîné une autre – celle des endettements, publics et privés, dans la plupart des pays du monde. Comme le montre le graphique ci-dessous, les effets combinés de la récession – baisse des recettes fiscales – et des dépenses budgétaires au travers de plans d’aides publiques, ont conduit à une hausse moyenne des dettes d’Etat de 15 % dans le monde :

  • En France, la dette s’est accrue de plus de 17 %, selon les derniers chiffres de l’Insee et c’est également le cas en Italie.
  • Elle a progressé de plus de 20 % en 2020 aux Etats-Unis et au Japon.
  • L’Espagne, dont le secteur touristique représente à lui seul plus de 12 % du PIB (8 % pour la France), a vu s’envoler la dette publique comme celle de ses entreprises.

 

Variation de l'endettement entre le T4 et le T3 2020

 

Jamais en temps de paix autant d’économies avancées n’ont connu de tels niveaux d’endettement (pour mémoire, en 1946, la dette américaine culminait à près de 120 % du PIB).

 

La fin de la guerre et la baisse concomitante des dépenses militaires, la croissance économique et l’épargne abondante, dans un contexte modérément inflationniste, en ont permis la résorption rapide au cours des années 50. Ainsi, aux Etats-Unis, et malgré les dépenses liées à la guerre de Corée, la dette publique du pays avoisinait les 60 % du PIB au début des années 60 (une réduction de moitié en un peu plus de 10 ans).

Bien que le coût de la dette soit aujourd’hui très bas, voire négatif, il n’en pèse pas moins lourdement sur les finances publiques des Etats, du fait de l’augmentation constante de déficits primaires (déficit budgétaire hors charges d’intérêt). Ainsi, dans le cas de la France en 2020, et selon l’Insee :

  • L’augmentation des dépenses publiques et la baisse des recettes liées à la récession se sont conjuguées pour amener le ratio de dépenses total à 62,1 % du PIB (contre 55,4 % en 2019, déjà l’un des niveaux les plus élevés de l’OCDE).
  • La dette publique de la France a bondi à 2 650 milliards d’euros, soit 115,7 % du PIB, ce qui représente une hausse de 18 points de PIB pour la seule année passée. Or, malgré le creusement du déficit public à -9,2 % du PIB, la charge de la dette publique a continué de baisser (-5 milliards d’euros à 30 milliards, soit 1,3 % du PIB).
  • Fin 2020, la Banque de France détenait près de 23 % de l’encours total de la dette française, dans le cadre des programmes d’achats d’actifs mis en place au sein de la BCE.

 

Nos sociétés vieillissantes et la baisse tendancielle de la productivité ne nous assurent plus des performances de croissance marquées, tandis que les coûts liés aux dépenses de santé et de retraite progressent. L’épargne, certes abondante, ne suffit plus à financer l’endettement des agents économiques publics et privés et provoque une détérioration de la balance courante.

 

L’intervention continue des Banques Centrales, la perspective de financements importants venus du plan de relance de l’Union Européenne – dont les premiers bénéficiaires doivent être l’Italie et l’Espagne – sont autant de points de réconfort, au moins à court terme. Cependant, ils contribuent à « endormir » la vigilance des décideurs.

Aussi, cette situation n’est pas sans risque.

Un tel niveau d’endettement menace l’indépendance d’action de l’Etat et ses marges de manœuvre, tant du point de vue de sa politique d’investissement public que dans ses missions régaliennes, sans parler de l’absence de « filet de sécurité » en cas de nouvelle crise.

Soutien à l’investissement ou dangereux anesthésiant ?

Notons que le taux moyen de la dette française est encore de 1,3 %, en tenant compte des coûts d’anciens emprunts à taux plus élevés que les nouvelles émissions. La perte de confiance des investisseurs et des épargnants peut à tout moment priver un Etat de moyens de financement adéquats. En ce sens, l’excès d’endettement agit non plus comme un soutien à l’investissement mais plutôt comme un dangereux anesthésiant, dont on ne peut se défaire. Relancer l’économie par la dette n’est pas suffisant en soi, alors que le poids de celle-ci dépasse déjà la richesse nationale. Toute initiative supplémentaire est souvent « noyée » dans le flot des dépenses courantes, qui submerge la dépense publique.

Le vieillissement de la population et la baisse tendancielle de la productivité ne permettent pas de compter sur une croissance vigoureuse pour stabiliser rapidement la dette. Certes, celle-ci reste soutenable. Sa progression constante rend les ménages et les entreprises méfiants, qui s’attendent à de nouvelles hausses de la fiscalité. C’est ce qu’a déjà annoncé le Chancelier de l’Echiquier Britannique : à l’horizon 2022, les impôts sur les sociétés devraient être relevés. De même, aux Etats-Unis, le Président Biden et ses équipes entendent financer une partie du plan de relance qu’ils préparent par une augmentation de l’impôt sur les sociétés et les plus hauts revenus. Cependant, l’absence de réduction de dépenses accompagnant des mesures de rationalisation de l’action publique ne permettront pas de faire face aux enjeux de long terme.

 

Article rédigé le 31 mars 2021 par Valérie Plagnol, Économiste