5 juin 2020
Partagez

Présentation de Valérie Plagnol

Avec les beaux jours, la régression de la pandémie se confirme. Enfin libres ? Presque ! La levée de la quasi-totalité des restrictions de déplacements, au moins sur le territoire national, nous rappelle à quel point la liberté de circuler est une valeur fondamentale de nos démocraties et le ciment de nos organisations économiques.

Ainsi, dès les premières semaines de la crise, et alors que les frontières de l’Union Européenne se fermaient, la Commission de Bruxelles s’est mobilisée pour maintenir le flux des approvisionnements en facilitant les passages transfrontaliers des marchandises. A quelques rares – et temporaires – exceptions près, nous n’avons pas connu de pénuries majeures, y compris en produits frais. Cela mérite d’être souligné.

Tout cela en valait-il la peine ?

A mesure que le soulagement et le sentiment de libération croît, les sondages montrent aussi une certaine inquiétude économique. Tout cela en valait-il la peine ?

Une étude récente du Fonds Monétaire International(1) souligne que l’épidémie, qui s’est répandue dans deux cents pays et territoires, a pu être combattue efficacement grâce aux mesures de confinement et de restrictions de déplacements. Celles-ci auraient permis de réduire par 10 la mortalité dans les zones touchées.

(1) https://blogs.imf.org/2020/06/02/how-the-great-lockdown-saved-lives/

Certes, d’autres facteurs ont influencé les « performances » d’un pays à l’autre : décision plus ou moins précoce, densité de la population, mesures sanitaires connexes, état du système de santé etc. Toutefois, les résultats du confinement semblent en général probants : on aurait évité bien pire. Même si de telles analyses n’éteindront pas toutes les polémiques, elles nous permettent néanmoins de mettre en perspective le coût économique de court terme, avec les conséquences à plus long terme de la disparition d’une portion importante de la population.

La pandémie de la Covid-19 a ravivé le souvenir de la grippe espagnole dont on estime désormais qu’elle aurait fait entre 30 et 50 millions de victimes dans le monde, avec un effet dépressif peut-être plus important que le premier conflit mondial, sur l’économie des années d’entre-deux-guerres.

Une reprise progressive et dispersée

Notre scénario économique central ne peut pas, à ce stade, écarter le risque d’une « deuxième vague » pandémique. Néanmoins, nous ne retenons pas l’éventualité d’un nouvel arrêt aussi complet ni strict de l’activité économique : non seulement les médecins en savent un peu plus sur les virus, mais les hôpitaux et les systèmes de santé sont aussi désormais mieux préparés à y faire face. Face aux conséquences, le coût socio-économique de la mise à l’arrêt de l’économie ne peut être indéfiniment augmenté :

  • au plus fort du confinement, l’économie a subi une perte moyenne de 25 % ;
  • la construction, le secteur manufacturier et les services – notamment le tourisme, l’hébergement et la restauration – ont été les plus durement touchés ;
  • ceci pourrait se traduire, selon le Ministère de l’Economie et des Finances, par un repli de 11 % du PIB sur l’ensemble de l’année ;
  • le choc initial provoqué par la mise à l’arrêt de l’économie a entraîné un blocage de l’offre et de la demande.

Comme la crise est mondiale et générale, l’essentiel est d’éviter un choc en retour, qui serait marqué par un ébranlement du commerce mondial et une absence de relai de croissance extérieurs.

Au-delà, on s’attend à un repli marqué de l’investissement des entreprises et des ménages, comme de la consommation.

Les Français confinés ont amassé une importante épargne qui s’élèverait déjà entre 50 et 80 milliards d’euros. La question est désormais de savoir dans quelle proportion elle sera libérée et servira à relancer la consommation :

  • d’un côté, les indices de confiance des ménages traduisent une sensible amélioration de leur humeur
  • de l’autre, les incertitudes qui pèsent sur l’activité et l’emploi, comme la crainte de nouveaux prélèvements, risquent de retarder toute décision. Ainsi le rebond du déconfinement ne serait ni linéaire ni complet.

 

Si le creux de l’activité est bien derrière nous, la perspective d’un redressement graduel de l’activité domestique pourrait ajourner à 2022 un retour du PIB au niveau de fin 2019.

Ci-dessous – Les Français confinés ont amassé une importante épargne,
en grande partie forcée par les événements, qui s’élèverait déjà entre 50 et 80 milliards d’euros.

INSEE - Indice de confiance des ménages - épargne

Politique publique, de l'urgence à la relance

Afin d’atténuer les effets des restrictions imposées, les Etats ont pris des mesures d’urgence d’une ampleur sans précédent. Elles devraient être relayées par des plans de relance visant prioritairement, semble-t-il, l’investissement et la production :

  • Dans le concert des initiatives, il faut bien entendu souligner la proposition de la Commission Européenne pour un plan de relance de 500 milliards d’euros, directement pris sur le budget de l’Union, auquel s’ajouterait un emprunt de 250 milliards d’euros supplémentaires.
  • Cette proposition complète les quelques 600 milliards d’euros déjà promis, au travers des mesures de prêts et d’aides directs de la Commission, des prêts garantis par la Banque Européenne d’Investissement et par le Mécanisme Européen de Stabilité.

Ce nouveau plan, né de la proposition franco-allemande, se distingue des initiatives précédentes surtout en ce qu’il permettrait à la Commission d’emprunter directement les fonds d’aide dont le remboursement serait affecté au budget de l’Union. Visant à éteindre la « dispute » autour de la mutualisation de la dette, cette formule pourrait constituer une avancée dans cette direction.

Car la Commission propose d’affecter des recettes propres (et non seulement la contribution des Etats membres dont elle dépend), à son remboursement.

Ainsi, la Banque Centrale Européenne a garanti la liquidité des marchés de la zone euro et limité les risques de fragmentation en son sein. De fait, les écarts de rendements entre les dettes publiques des différents pays membres sont restés modérés. Pour ce faire, elle a :

  • mis en œuvre de nouveaux outils,
  • accru ses achats de dettes ainsi que ses facilités de prêts accordées au système financier de la zone

 

Ainsi le PEPP(1) se distingue par son montant de 750 milliards d’euros et sa flexibilité :

  • la Banque Centrale peut modifier les allocations d’actifs en-dehors des clés de répartition appliquées entre les pays, ce qui, en pratique, lui permet de ne plus se limiter aux « quotas » de dettes nationales qu’elle peut acquérir ;
  • elle a également étendu ses achats à de nouvelles catégories de dettes, comme les billets de trésorerie d’entreprises ;
  • elle peut à tout moment envisager d’accroître les montants qu’elle entend acquérir.

(1) PEEP, Pandemic Emergency Purchase Program, programme d’achat d’urgence dans le cadre de la pandémie.

``Il n'y aura pas de déjeuner gratuit``

Cet accroissement sans précédent du bilan de la Banque Centrale représente la mise à disposition de liquidités supplémentaires pour l’économie.

Les partisans de la « monnaie hélicoptère » n’hésitent pas à faire de cette initiative une aubaine et proposer une annulation pure et simple de ces dettes, ou au moins leur transformation en titres perpétuels.

Cette expression inventée par Milton Friedman – comme une hypothèse théorique et non véritablement comme une proposition d’action – recouvre les moyens d’action directs d’intervention sur l’épargne et la consommation des ménages :

  • pour ses tenants, on pourrait ainsi infliger des taux d’intérêt négatifs sur les comptes d’épargne ;
  • ou choisir de distribuer directement de la « monnaie banque centrale » pour stimuler la consommation.

La tentation est grande de recourir à de tels procédés, dans un monde où disparaît progressivement la monnaie fiduciaire. La création d’une monnaie virtuelle banque centrale et la fin du cash, serviraient ces desseins.

Les autorités monétaires travaillent au projet technique de monnaie virtuelle. Mais elles se refusent à toute manipulation de cette nature. Supprimer toute obligation de remboursement reviendrait à monétiser la dette de manière permanente et détruire la confiance dans la monnaie.

Si cette détermination reste entière, il faudra bien réfléchir à une forme de retour à l’austérité budgétaire. On peut considérer qu’il est grand temps de redéfinir les priorités en matière d’intervention régalienne et d’y accorder les moyens adéquats. Ceci assurerait l’épanouissement de l’initiative et de l’innovation privée, et tout en faisant prévaloir une politique de souveraineté économique, comme les choix stratégiques en matière d’investissements dans les nouvelles infrastructures technologiques, et les projets tenant compte des impératifs de préservation de l’environnement et du climat.

Se positionner sur ces objectifs de long terme est plus que jamais le moyen de préserver ses acquis et de sécuriser ses revenus futurs.

 

Article rédigé le 2 juin 2020, par Valérie Plagnol, Economiste, Membre du Haut Conseil des Finances Publiques

Lire aussi

Lettre financière libérés mais pas délivrés