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Philippe Chalmin : «En restant prudent, les tensions sur les matières premières sont derrière nous

Publié le 26 juin 2022

Professeur à Paris-Dauphine PSL, diplômé d’HEC et agrégé d’histoire, Philippe Chalmin, 61 ans, a fondé le cercle Cyclope en 1986. Il étudie l’histoire économique des matières premières, et leurs marchés financiers jusqu’aux marchés de l’art et du sport. Cet économiste a écrit plusieurs ouvrages dont Crises 1929, 1974, 2008 : histoire et espérances, François Bourin éditeur (2013).

Cette année le Cyclope raconte la fin de la mondialisation heureuse et la difficulté d’imaginer le monde de demain…
Philippe Chalmin : Quand je dis que la page de la mondialisation se tourne, c’est que le monde présente aujourd’hui des fractures de plus en plus marquées entre le camp des despotismes et celui des libertés. Durant ces trente années de la mondialisation heureuse, qui commencent par la chute du communisme soviétique et l’ouverture de la Chine, nous avons assisté à l’émergence du libéralisme, au développement d’un espace mondial sans frontières de l’est à l’ouest et du nord au sud. Une révolution technologique majeure donnait à l’homme l’impression d’être une sorte de Prométhée : la main invisible du marché devait apporter le bonheur à l’humanité.

À présent nous vivons une remise en cause d’un certain modèle productiviste aux effets aggravés par la crise climatique, ainsi qu’une remise en cause des sciences. Car, finalement, la pandémie c’est le succès des vaccins, mais c’est aussi un échec : comment imaginer qu’une telle crise sanitaire ait pu avoir lieu au XXIe siècle ? Enfin, avec la montée des populismes, des pans entiers de l’économie de marché sont repris en main par les États. Au fond, toutes les composantes de la mondialisation heureuse sont aujourd’hui questionnées.

Mondialisation heureuse

La crise actuelle est-elle comparable à celle des années 1970 ?
Philippe Chalmin :
La pandémie et la guerre en Ukraine marquent une rupture un peu identique à celle des années 1970. Le choc pétrolier avait provoqué une crise, pas très forte sur le plan économique, mais qui était une rupture dans ses modèles, ouvrant une période qui sera, paradoxalement, marquée par l’éclipse de l’État providence et la résurgence du libéralisme. Ceci, au fond, va préparer cette mondialisation heureuse.

Et, comme on aurait pu entendre les premiers craquements dans la contestation des années 1960, on aurait pu se rendre compte qu’il y avait des craquements liés à la montée des inégalités, à l’échec de certains pays émergents. De la même manière que le choc pétrolier avait servi d’étincelle dans les années 1970, la pandémie puis la guerre en Ukraine ont été des étincelles.

2021 restera donc l’année des crises !
Philippe Chalmin :
Oui, de quatre grandes crises : logistique, énergétique, agricole et industrielle. Et chacune d’entre elles a des éléments en interaction avec les autres. La crise logistique a provoqué la flambée des prix du transport des conteneurs. Celle du gaz d’abord, et maintenant du pétrole, intervient à un moment particulièrement sensible de la transition énergétique. La crise agricole, c’est l’émergence de la Chine comme premier acheteur mondial. C’est aussi le blocus en mer Noire. Enfin, l’accumulation des tensions sur les matières premières industrielles et la faiblesse des investissements entraînent une récession des filières industrielles avec des répercussions sur la transition énergétique.

Ces crises sont-elles parties pour durer ?
Philippe Chalmin :
Il est certain que la crise logistique va perdurer. Les goulots d’étranglement ne seront pas levés avant 2023-2024. Les problèmes énergétiques aussi vont se poursuivre : nous ne reviendrons pas à la situation antérieure, notamment pour les prix du gaz. Du côté du secteur agricole, la situation pourrait s’améliorer en 2022, si nous avons de bonnes récoltes cette année, comme nous l’anticipons. Mais elles ne résoudront pas les problèmes liés à la pauvreté. Quant à la crise industrielle, elle a provoqué un ralentissement de la consommation, notamment d’un certain nombre de grandes matières premières. En restant prudent, je pense que les tensions sur les matières premières sont derrière nous. Si je prends une comparaison avec les années 1970, je vous rappelle qu’il a fallu attendre les années 1980 pour voir un redémarrage après dix ans de stagflation.

Les plans de relance après la pandémie ont-ils été trop massifs ?
Philippe Chalmin :
Nous avons extrêmement bien pensé la pandémie. Effectivement, c’est parce que la reprise a été très forte, notamment la consommation de biens manufacturés, que nous avons eu toutes ces tensions en 2021. Mais il ne faut pas oublier que celles sur les prix des matières premières est antérieur à la guerre en Ukraine. Celle-ci a aggravé nos difficultés sur l’énergie et l’agriculture, mais elle n’a aucune responsabilité sur tout le reste.

La hausse des taux d’intérêt peut-elle calmer la flambée des matières premières ?
Philippe Chalmin :
À partir du moment où la hausse des taux d’intérêt a des conséquences sur l’activité économique, on peut imaginer qu’elle aura aussi un impact sur la demande en matières premières. Mais leurs prix sont en réalité plus sensibles à la conjoncture économique chinoise qu’aux économies européennes et américaines. Un autre élément qui peut jouer est la hausse du dollar. En général les matières premières évoluent en sens inverse du dollar. Mais cette corrélation ne produit ses effets que sur le moyen terme. Le vrai problème se situe niveau des importations chinoises, notamment de matières premières industrielles, mais aussi de produits agricoles.

C’est l’une des raisons pour laquelle les prix des métaux se sont un peu calmés, sauf ceux liés à la transition énergétique, que nous appelons maintenant les «métaux électriques».

Les limites du marché

Faut-il réguler les prix de certaines matières premières, comme l’électricité, au nom du bien commun ?
Philippe Chalmin :
Le prix de l’électricité doit-il être contrôlé par les États au nom du bien commun ou déterminé par le prix de marché avec les excès que l’on voit aujourd’hui ? Personne pour l’instant ne remet en cause la loi de l’offre et de la demande, même si, dans un certain nombre de cas, on commence à s’interroger. Dans la logique du bien commun, on peut se demander quelles sont les limites du marché : où finit-il et où commence le bien commun ? La main invisible du marché est efficace, mais elle est aveugle. Un prix de marché n’est ni juste ni injuste. Il constate un équilibre ou un déséquilibre de la demande ou, du moins dans sa version la plus efficiente, il fait la somme des anticipations.

Les cours de certains métaux ont valsé en mars dernier, notamment celui du nickel. Faut-il accuser la spéculation ou revoir le fonctionnement des marchés financiers ?
Philippe Chalmin :
Les problèmes ont eu lieu sur le LME (London Metal Exchange) qui est un marché extrêmement mal régulé. Ce qu’a fait le LME sur le nickel c’est exactement ce qu’il s’est passé en France en 1974 sur le marché du sucre : il y avait tellement d’argent perdu par certains acteurs qu’on a fermé le marché. Ceux qui ont perdu n’ont pas eu à payer et ceux qui ont gagné n’ont pas gagné ! L’instabilité va demeurer. Ce qui ne changera jamais, puisque nous avons moins que jamais de gouvernance économique mondiale. La spéculation financière aggrave peut-être parfois la volatilité, mais elle ne change pas les termes de l’échange.

Propos recueillis par Aline Fauvarque