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Allemagne : un modèle en panne

Publié le 22 juillet 2022

L’Allemagne ne serait-elle qu’un «colosse aux pieds d’argile» ? Cette expression, employée jadis par Diderot à propos de la Russie, peut paraître incongrue s’agissant du champion économique de l’Europe.

Force est de constater, pourtant, que celui-ci subit plus violemment que d’autres la crise mondiale et que ses excédents commerciaux, portés par une industrie fortement exportatrice, ont fondu au cours des derniers mois. Avec même, en mai dernier, son premier déficit commercial mensuel depuis quatorze ans (près d’un milliard d’euros).

Car, alors que cette industrie reposait sur une énergie bon marché, l’Allemagne fait face à une envolée du prix des hydrocarbures et un bouleversement de ses approvisionnements suite à la guerre en Ukraine.

Le spectre du rationnement

Comme le souligne une étude de la banque Lombard Odier, il s’agit du pays de l’Union européenne le plus dépendant du gaz russe – en dehors de petits États comme la Finlande et la Lettonie. De surcroît, il ne dispose encore d’aucun terminal d’importation de GNL (deux sont en construction) pour lui permettre de diversifier ses approvisionnements.

Aujourd’hui, après avoir accusé une baisse mensuelle de plus de 40% en juin, les livraisons de gaz russe à l’Allemagne se sont complètement interrompues avec la fermeture – pour maintenance – des gazoducs Nord Stream 1. Et l’on s’attend même à un arrêt définitif de ces livraisons. En l’absence d’électricité nucléaire, cette situation oblige Berlin à suspendre le programme de fermeture de ses centrales électriques au charbon, très polluantes.

Malgré cela, le risque est de devoir mettre en place un rationnement des industries et des ménages à l’horizon de l’hiver prochain, surtout s’il est rigoureux, avec de possibles mises à l’arrêt de certaines usines, souligne Christopher Dembik, directeur de la recherche chez Saxo Bank. Cette nouvelle donne énergétique, marquée par une envolée des cours, soumet l’économie allemande à de fortes pressions inflationnistes.

Des pressions également entretenues par les pénuries de produits intermédiaires, liées à la pandémie, ainsi que par les revendications salariales. Avec des répercussions en chaîne sur les taux d’intérêt et la confiance des agents économiques, confirmées par l’enquête de l’institut Zew, qui révèle une forte baisse à la fois des indicateurs de l’activité et des anticipations des investisseurs en juillet.

Des capacités de rebond

Tout cela ne manquera pas de peser sur la croissance, qui devrait ralentir nettement en fin d’année, estime Philippe Vilas Boas, du Crédit Agricole. Il s’attend désormais à une hausse de 1,7% cette année, «contre 2,5% précédemment, pour tenir compte de la baisse du pouvoir d’achat résultant d’une inflation nettement plus élevée que prévu (8,5%, contre 6,9%)», mais aussi d’une dégradation de l’environnement mondial (ralentissement des économies occidentales, difficultés persistantes de la Chine…).

L’inflation devant continuer à peser l’année prochaine, le Crédit Agricole table sur une croissance limitée de 1% – au-dessous des prévisions de la Commission européenne publiées le 14 juillet (1,3% en 2023, contre 1,4% en moyenne dans la zone euro).

Reste que nos voisins d’outre-Rhin ont largement montré dans le passé leur capacité d’adaptation et d’effort, comme il y a trente ans après la réunification du pays. Christopher Dembik exprime ainsi sa confiance dans le rebond allemand une fois surmontés ces problèmes d’approvisionnement et d’infrastructures énergétiques dans les hydrocarbures – sans parler du potentiel dans les renouvelables.

Et une fois accomplies certaines réformes dans les administrations et les entreprises, notamment la digitalisation (utilisation des outils numériques), où les Allemands accusent un certain retard.