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Le débat est plus animé que jamais en Europe sur la gestion de la dette héritée de la crise sanitaire.

Le 5 février, près de 150 économistes et personnalités de treize pays, dont Thomas Piketty et l’ancien ministre belge Paul Magnette, ont publié une tribune réclamant l’annulation de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne, soit environ 25% des créances de l’union monétaire.

«Inenvisageable», a rétorqué Christine Lagarde deux jours plus tard dans le Journal du Dimanche !

La présidente de la BCE juge «beaucoup plus utile» de réfléchir à l’utilisation de l’ensemble de la dette publique de la zone euro, qui devrait frôler 100% du PIB fin 2021, selon le Fonds monétaire international .

Fantômes du passé

Les deux camps affichent des arguments très étayés. «Si nous remboursons cette somme, nous devrons la trouver ailleurs, soit en réempruntant pour faire «rouler la dette» au lieu d’emprunter pour investir, soit en augmentant les impôts, soit en baissant les dépenses», font valoir les pro-annulation.

Ces derniers rappellent les dégâts économiques causés par les cures d’austérité auxquelles ont dû s’astreindre la Grèce, l’Italie ou l’Espagne, lors de la crise de la zone euro au début des années 2010.

Mais les anti-annulation, comme le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, ne considèrent pas la voie de l’austérité comme une fatalité.

Ils misent davantage sur la croissance du PIB pour réduire l’endettement. Une gageure à laquelle semblent souscrire le FMI et la BCE, qui enjoignent actuellement les gouvernements à mener des politiques de relance.

Une balle dans le pied

Les anti redoutent surtout que l’annulation de la dette cause plus de problèmes qu’elle n’en résolve. Les taux bas et les rachats d’actifs de la BCE (quantitative easing, PEPP…) permettent aujourd’hui aux pays européens d’emprunter sur les marchés à un coût historiquement faible, voire négatif (voir graphique). Or effacer la dette détenue par la BCE pourrait mettre fin à cette période idyllique.

En leur laissant croire – à tort ou à raison – qu’ils finiront peut-être eux aussi par ne pas être remboursés, les autres détenteurs d’obligations européennes pourraient exiger une prime de risque. Dit autrement, des taux d’intérêt bien plus élevés pour continuer de prêter aux États de la zone euro, dont les comptes publics s’en trouveraient fragilisés.

Un scénario à la japonaise

Une troisième voie, mentionnée dans la tribune du 5 février, est notamment soutenue par le libéral Alain Minc : rendre la dette détenue par la BCE perpétuelle et sans intérêts. Ce qui reviendrait peu ou prou à la faire rouler indéfiniment, sachant que les intérêts versés à la BCE sont reversés aux banques centrales nationales et in fine aux États.

La Banque du Japon mène depuis deux décennies une politique monétaire comparable. Elle détient aujourd’hui près de la moitié de la dette publique nippone, qui dépasse 250% du PIB. Bien que son économie n’ait jamais retrouvé le chemin de la croissance, l’Archipel se finance aujourd’hui sans problème… et sans avoir formellement annulé sa dette.